35 ans après le modèle de Joyner : ce qui explique réellement la performance en endurance 🚀
- Simon Tissier

- il y a 6 jours
- 18 min de lecture
Pendant longtemps, la performance en endurance a été résumée à quelques raccourcis simples : avoir un “gros moteur”, augmenter son VO₂max, repousser son seuil ou accumuler les kilomètres. Pourtant, lorsqu’on observe des athlètes de haut niveau, une réalité beaucoup plus complexe apparaît. Deux coureurs capables de réaliser des performances similaires peuvent présenter des profils physiologiques radicalement différents : l’un grâce à une capacité aérobie exceptionnelle, l’autre grâce à une économie de course remarquable ou une excellente capacité à maintenir un effort élevé durablement.
Cette complexité n’est pas nouvelle. Dès 1991, Michael Joyner publiait l’étude fondatrice Modeling: optimal marathon performance on the basis of physiological factors, proposant un modèle devenu une référence majeure de la physiologie de l’endurance. Selon ce modèle, la performance repose principalement sur trois grands déterminants : le VO₂max, l’économie de locomotion et la fraction soutenable de cette capacité aérobie au cours de l’effort.
Mais 35 ans plus tard, notre compréhension de ces mécanismes a fortement évolué. Une étude récente de Mougin et al. (2026), menée sur 888 coureurs et cyclistes allant du niveau récréatif au niveau mondial, a permis de réévaluer concrètement le poids réel de chacun de ces déterminants dans la performance. Les résultats remettent notamment en perspective certaines croyances très répandues autour du “seuil”, tout en confirmant l’importance majeure du VO₂max et de l’économie de mouvement.
Au-delà des chiffres, ces travaux rappellent surtout une idée essentielle : la performance durable ne dépend jamais d’un seul paramètre isolé. Elle repose sur un équilibre complexe entre capacités physiologiques, adaptations mécaniques, résistance à la fatigue et individualité biologique.
Dans cet article, nous allons comprendre ce qui détermine réellement la performance en endurance, pourquoi certains paramètres comptent davantage que d’autres, et ce que cela change concrètement dans la manière de s’entraîner.

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1. Le modèle de Joyner : la base historique de la physiologie de l’endurance 🧱
Lorsqu’on parle de performance en endurance aujourd’hui, de nombreuses notions semblent évidentes : VO₂max, seuil, économie de course, zones d’intensité ou encore puissance critique. Pourtant, une grande partie de la manière moderne de comprendre la performance trouve son origine dans un modèle relativement simple proposé au début des années 1990.
En 1991, Michael Joyner publie l’étude Modeling: optimal marathon performance on the basis of physiological factors. Son objectif est alors ambitieux : tenter d’expliquer la performance en marathon à partir de quelques grands paramètres physiologiques mesurables. À une époque où les outils de suivi sont encore limités comparés à aujourd’hui, cette approche apporte une structure particulièrement puissante à la compréhension de l’endurance.
Le modèle repose sur trois grands déterminants.
Le premier est le VO₂max, c’est-à-dire la capacité maximale de l’organisme à capter, transporter et utiliser l’oxygène lors d’un effort intense. Il représente en quelque sorte le plafond théorique du métabolisme aérobie. Plus ce plafond est élevé, plus l’athlète dispose d’un potentiel important de production énergétique par voie oxydative.
Le second déterminant est l’économie de locomotion. En course à pied, on parle généralement d’économie de course. Elle correspond au coût énergétique nécessaire pour maintenir une vitesse donnée. Deux athlètes possédant le même VO₂max peuvent avoir des performances très différentes simplement parce que l’un “consomme” moins d’énergie que l’autre à vitesse identique. Cette notion est devenue centrale dans les sports d’endurance modernes, notamment en marathon et en trail longue distance.
Le troisième paramètre correspond à la fraction soutenable de cette capacité aérobie au cours de l’effort, historiquement associée au seuil. Autrement dit, il ne suffit pas d’avoir un VO₂max élevé : encore faut-il être capable d’en utiliser une proportion importante de manière durable sans dérive physiologique excessive.
Pendant plusieurs décennies, cette approche a profondément influencé la physiologie de l’endurance et l’entraînement moderne. Joyner et Coyle, dans Endurance exercise performance : the physiology of champions (2008), renforceront ensuite cette vision intégrative en montrant que les meilleurs athlètes mondiaux présentent généralement une combinaison particulièrement optimisée de ces différents facteurs.
Mais avec le temps, certaines simplifications sont apparues. Le modèle a parfois été réduit à une lecture trop linéaire de la performance : augmenter le VO₂max, repousser le seuil ou améliorer l’économie seraient alors les seules clés de progression. Or, la réalité physiologique est plus nuancée.
D’abord parce que ces variables interagissent constamment entre elles. Une amélioration du coût énergétique peut modifier la capacité à soutenir une intensité élevée. Une progression du VO₂max ne se traduit pas automatiquement par une hausse des performances si l’économie reste médiocre. Et surtout, les profils physiologiques individuels sont extrêmement variés.
Ensuite, parce que la performance réelle dépend aussi d’autres dimensions qui ont pris de l’importance dans la littérature récente : résistance à la fatigue, contraintes neuromusculaires, capacité à maintenir les qualités physiologiques dans la durée de l’effort, gestion énergétique ou encore spécificité biomécanique. Des travaux récents, notamment ceux de Jones (2024) sur la “physiological resilience” et ceux de Maunder et al. (2021) sur la notion de “durability”, suggèrent d’ailleurs que la capacité à préserver ses qualités physiologiques au fil des heures d’effort pourrait constituer une dimension supplémentaire majeure de la performance en endurance.
Le modèle de Joyner reste donc extrêmement pertinent aujourd’hui. Mais il doit être compris comme une base de lecture physiologique, et non comme une formule universelle simpliste. Toute la difficulté consiste justement à comprendre comment ces différents déterminants interagissent chez chaque athlète, dans un contexte donné, avec une histoire d’entraînement propre et des contraintes spécifiques à la discipline pratiquée.
2. Le VO₂max reste le principal déterminant mais pas de la manière qu’on imagine 👀
Dans l’imaginaire collectif des sports d’endurance, le VO₂max occupe une place presque mythique. Il est souvent présenté comme le marqueur ultime du potentiel physiologique : plus il est élevé, plus l’athlète serait performant. Cette idée n’est pas totalement fausse. Mais elle devient rapidement réductrice lorsqu’on cherche à comprendre ce qui explique réellement les différences de performance sur le terrain.
Le VO₂max correspond à la quantité maximale d’oxygène que l’organisme peut capter, transporter et utiliser au cours d’un effort intense. Il dépend de nombreux mécanismes physiologiques : débit cardiaque, volume sanguin, capacité de transport de l’oxygène, densité capillaire, fonction mitochondriale ou encore capacité d’extraction musculaire de l’oxygène. Lundby, Montero et Joyner, dans Biology of VO₂ max: looking under the physiology lamp (2017), rappellent d’ailleurs qu’il ne s’agit pas d’un paramètre isolé mais du résultat d’interactions complexes entre adaptations centrales et périphériques.
L’étude de Mougin et al. (2026) confirme néanmoins son rôle central dans la performance en endurance. Sur les 888 coureurs et cyclistes analysés, le VO₂max représente à lui seul environ 65 à 76 % des différences observées dans les vitesses ou puissances associées aux principaux marqueurs physiologiques de performance. Autrement dit, lorsqu’on compare des populations très hétérogènes — du pratiquant récréatif à l’athlète de niveau mondial — le VO₂max reste le facteur qui explique le plus fortement les écarts de niveau.
Ce résultat n’est pas réellement surprenant. Depuis les travaux historiques de Cooper (1968), Costill et al. (1973) ou encore Bassett et Howley (2000), le lien entre capacité aérobie maximale et performance en endurance est solidement établi. Plus un athlète possède une capacité élevée de production énergétique aérobie, plus il peut soutenir des intensités importantes avant que les contraintes métaboliques et neuromusculaires ne deviennent limitantes.
Mais c’est précisément ici qu’apparaît la nuance essentielle.
Le VO₂max discrimine très bien des populations aux niveaux très différents. En revanche, lorsque l’on compare des athlètes déjà très entraînés et relativement homogènes, son pouvoir explicatif diminue fortement. C’est un point majeur mis en avant par la littérature depuis plusieurs décennies. Kenney et Hodgson (1985) montraient déjà que chez des coureurs de haut niveau, les différences de performance ne pouvaient plus être expliquées principalement par le VO₂max.
C’est aussi ce que l’on observe régulièrement dans le sport de haut niveau. Deux athlètes capables de performances similaires peuvent présenter des VO₂max très différents. L’étude de Mougin et al. (2026) cite notamment l’exemple de deux coureurs atteignant la même vitesse associée au second seuil physiologique avec des profils opposés : l’un grâce à un VO₂max extrêmement élevé mais une économie moyenne, l’autre grâce à un coût énergétique très faible malgré une capacité aérobie plus modérée.
Cette réalité rappelle une chose importante : le VO₂max représente davantage un potentiel qu’une garantie de performance.
De plus, sa progression possède certaines limites pratiques. Les gains les plus importants apparaissent généralement au cours des premières années d’entraînement structuré, lorsque les adaptations cardiovasculaires et musculaires sont encore très importantes. Par la suite, les marges de progression deviennent plus faibles et plus variables selon les individus. Mougin et al. (2026) rappellent ainsi que le développement du VO₂max dépend à la fois du volume d’entraînement accumulé, de la réponse individuelle à l’entraînement et probablement aussi de facteurs génétiques importants.
Cela a des implications concrètes dans l’entraînement moderne.
Chercher à améliorer le VO₂max reste évidemment pertinent, notamment chez les athlètes en développement ou chez les pratiquants dont le potentiel aérobie demeure encore peu exploité. Mais centrer toute la progression uniquement sur ce paramètre devient rapidement limitant. Chez des athlètes déjà entraînés, les gains de performance proviennent souvent davantage d’améliorations de l’économie de locomotion, de la résistance à la fatigue ou de la capacité à maintenir un haut niveau physiologique pendant plusieurs heures d’effort.
Autrement dit, le VO₂max reste fondamental. Mais il ne doit jamais être interprété comme une mesure absolue et suffisante de la performance en endurance.
3. L’économie de course : le facteur souvent sous-estimé 🦿
Lorsqu’un athlète progresse, l’attention se porte presque toujours sur les indicateurs les plus visibles : VO₂max, allure, puissance ou fréquence cardiaque. Pourtant, chez des coureurs ou cyclistes de niveau proche, un autre paramètre devient souvent déterminant : l’économie du mouvement.
L’économie de course correspond au coût énergétique nécessaire pour maintenir une vitesse donnée. Plus ce coût est faible, plus l’athlète est “économe”. Autrement dit, il consomme moins d’oxygène et dépense moins d’énergie pour produire la même vitesse qu’un autre athlète. Daniels et Daniels, dans Running economy of elite male and elite female runners (1992), avaient déjà montré que cette variable différenciait fortement les coureurs de haut niveau.
C’est un point fondamental à comprendre : deux athlètes possédant exactement le même VO₂max peuvent avoir des performances très différentes simplement parce que leur coût énergétique n’est pas le même.
L’étude de Mougin et al. (2026) confirme clairement cette importance. Chez les 888 athlètes analysés, l’économie explique environ 20 à 25 % des différences de performance observées, indépendamment du VO₂max. Cela signifie qu’une part importante de la performance ne dépend pas uniquement de la taille du “moteur”, mais aussi de la capacité à utiliser efficacement l’énergie disponible.
Cette notion est particulièrement intéressante car elle remet en perspective certaines croyances fréquentes. Un athlète peut avoir un VO₂max relativement modeste tout en étant extrêmement performant grâce à une excellente économie. À l’inverse, un très haut VO₂max peut être partiellement “gaspillé” si le coût énergétique de déplacement reste élevé.
En course à pied, l’économie dépend d’un ensemble complexe de facteurs biomécaniques, neuromusculaires et physiologiques. La rigidité musculo-tendineuse, la coordination intermusculaire, le stockage et la restitution de l’énergie élastique, la technique de course, la force maximale ou encore la fatigue jouent tous un rôle important. Hoogkamer et al., dans How biomechanical improvements in running economy could break the 2-hour marathon barrier (2017), rappellent d’ailleurs que de très faibles améliorations biomécaniques peuvent produire des gains de performance considérables sur des efforts longs.
Mais l’économie ne se résume pas à la technique.
Elle est aussi profondément influencée par l’historique d’entraînement. Les années d’endurance accumulées produisent progressivement des adaptations mécaniques et neuromusculaires qui réduisent le coût énergétique du mouvement. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles certains athlètes expérimentés continuent à progresser malgré une stabilité de leur VO₂max.
La fatigue joue également un rôle central. Une économie de course mesurée “fraîche” ne reflète pas toujours la réalité d’un marathon, d’un ultra-trail ou d’une longue sortie en montagne. Plusieurs travaux récents, notamment ceux de Zanini et al. (2024, 2025), montrent que la capacité à préserver son économie au fil des heures d’effort devient un facteur déterminant de la performance durable. Cette notion rejoint directement les concepts récents de “durability” ou de résilience physiologique.
Sur le terrain, cela a des implications importantes pour l’entraînement.
Pendant longtemps, les stratégies visant à améliorer l’économie ont été relativement sous-estimées dans les sports d’endurance. Pourtant, les données actuelles montrent que certains leviers sont particulièrement efficaces. Denadai et al., dans Explosive training and heavy weight training are effective for improving running economy in endurance athletes (2016), mettent notamment en évidence les bénéfices du travail de force et de la pliométrie sur l’économie de course.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut transformer un coureur d’endurance en haltérophile. Mais cela rappelle qu’un entraînement exclusivement centré sur le volume ou les intensités spécifiques peut rapidement devenir incomplet. Le développement de la force, de la coordination et de la qualité mécanique du mouvement participe directement à la performance, notamment sur les efforts longs.
En trail, cette dimension devient probablement encore plus importante. Les contraintes musculaires, les variations de terrain, les changements de pente et l’accumulation de fatigue amplifient fortement les différences d’économie entre athlètes. La capacité à maintenir une foulée efficace après plusieurs heures d’effort peut alors devenir un facteur majeur de performance.
L’économie de course rappelle finalement une réalité souvent oubliée : performer ne consiste pas uniquement à produire plus d’énergie, mais aussi à éviter d’en dépenser inutilement.
4. Le “seuil” est important mais beaucoup moins discriminant qu’on le pense 🤔
Dans les sports d’endurance, peu de notions sont aussi présentes que celle de “seuil”. Zones seuil, séances seuil, allure seuil ou puissance seuil structurent aujourd’hui une grande partie de l’entraînement moderne. Cette popularité repose sur une idée simple : la capacité à maintenir une intensité élevée durablement serait l’un des principaux déterminants de la performance.
En pratique, cette notion renvoie généralement aux intensités associées aux transitions physiologiques majeures de l’effort, notamment autour des seuils ventilatoires et des augmentations progressives de la concentration sanguine en lactate. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache une réalité beaucoup plus complexe.
D’abord parce qu’il n’existe pas un seuil universellement défini. Faude, Kindermann et Meyer, dans Lactate threshold concepts : how valid are they? (2009), rappellent qu’il existe de nombreuses méthodes de détermination, parfois très différentes, et que les seuils physiologiques représentent davantage des zones de transition que des points parfaitement fixes. Jamnick et al. (2020) soulignent également les limites méthodologiques importantes liées à l’identification précise des intensités seuils.
Ensuite, parce que le lactate lui-même reste encore largement mal compris.
Contrairement à une croyance longtemps répandue, le lactate n’est pas un “déchet” produit lorsque le corps manque d’oxygène. Il s’agit au contraire d’un intermédiaire énergétique majeur, constamment produit, transporté et réutilisé par différents tissus de l’organisme. La concentration sanguine observée à l’effort reflète surtout un équilibre dynamique entre production et utilisation. Lorsque l’intensité augmente, cet équilibre devient progressivement plus difficile à stabiliser, ce qui explique l’élévation des concentrations mesurées.
Comprendre le rôle du lactate
Dans l'un de nos précédents articles, nous expliquons en détails le rôle du lactate en endurance et son intérêt à l'effort.
Dans le modèle historique de Joyner, la capacité à soutenir une fraction élevée du VO₂max au niveau du seuil représentait l’un des trois grands déterminants de la performance. Pendant longtemps, cette idée a conduit à considérer le seuil comme un facteur presque central de différenciation entre athlètes.
Or, l’étude de Mougin et al. (2026) apporte ici un éclairage particulièrement intéressant. Sur les 888 athlètes analysés, la fraction soutenable du VO₂max contribue finalement très peu aux différences globales de performance observées entre individus. En comparaison du VO₂max ou de l’économie de locomotion, son poids explicatif apparaît relativement faible dans des populations hétérogènes.
Ce résultat peut sembler surprenant au premier abord. Pourtant, il devient logique lorsqu’on prend du recul.
Chez des athlètes très différents les uns des autres, les écarts de VO₂max et d’économie sont souvent tellement importants qu’ils dominent largement les différences de performance. Le seuil conserve évidemment une importance physiologique individuelle, mais il discrimine moins efficacement les niveaux globaux lorsqu’on compare des profils très variés.
Cela ne signifie pas que le travail autour des intensités seuils serait inutile. Bien au contraire.
Le seuil reste un outil extrêmement pertinent pour structurer l’entraînement, développer la tolérance aux fortes intensités aérobies, améliorer certaines adaptations périphériques et construire la capacité à soutenir durablement un effort élevé. Mais il doit être replacé dans son contexte réel : celui d’un paramètre parmi d’autres, et non d’une mesure absolue de la performance.
Travail au seuil ou proche de VO₂max
Dans l'un de nos précédents articles, nous expliquons en détails ce qui est le plus prolifique entre travail au seuil ou proche de VO₂max.
D’ailleurs, Mougin et al. (2026) soulignent que cette capacité devient probablement beaucoup plus discriminante chez les athlètes élites très homogènes, lorsque les différences de VO₂max et d’économie se réduisent fortement. À très haut niveau, des variations relativement faibles dans la capacité à soutenir une intensité élevée peuvent alors produire des écarts importants en compétition.
Cette nuance est essentielle dans la pratique.
Aujourd’hui, de nombreux athlètes cherchent à optimiser en permanence leurs valeurs de seuil, parfois au détriment d’autres dimensions fondamentales de la performance. Pourtant, une progression durable ne repose jamais uniquement sur la capacité à “tenir son seuil”. La qualité mécanique du mouvement, la résistance à la fatigue, l’économie énergétique, la récupération ou encore la robustesse musculo-tendineuse jouent souvent un rôle tout aussi important, voire davantage sur les formats longs.
Finalement, le problème n’est pas l’importance du seuil lui-même. Le problème apparaît surtout lorsque cette notion devient une simplification excessive de la physiologie de l’endurance.
5. Pourquoi deux athlètes peuvent performer pareil avec des profils opposés 🏆
L’une des conclusions les plus intéressantes des travaux récents sur la physiologie de l’endurance est probablement celle-ci : il n’existe pas un profil physiologique unique de la performance.
Pendant longtemps, les modèles de performance ont parfois été interprétés comme des trajectoires relativement linéaires : augmenter le VO₂max, améliorer son seuil, devenir plus économique, puis performer davantage. Mais lorsqu’on observe les athlètes de haut niveau dans le détail, la réalité est beaucoup plus nuancée. Des performances similaires peuvent émerger à partir de combinaisons physiologiques totalement différentes.
L’étude de Mougin et al. (2026) illustre parfaitement cette idée. Les auteurs décrivent notamment deux coureurs capables d’atteindre la même vitesse associée au second seuil physiologique malgré des profils presque opposés.
Le premier présente un VO₂max extrêmement élevé, mais une économie de course plus moyenne et une capacité légèrement plus faible à soutenir un haut pourcentage de cette capacité aérobie. Le second possède un VO₂max nettement inférieur, mais compense grâce à une excellente économie de course et une meilleure capacité à maintenir durablement une intensité élevée.
Le résultat final est pourtant similaire.
Cette observation est fondamentale car elle remet profondément en question la recherche du “profil parfait”. En endurance, la performance ne dépend pas d’une valeur isolée mais d’un équilibre global entre plusieurs déterminants physiologiques qui interagissent constamment.
C’est également ce que l’on retrouve dans l’histoire du sport de haut niveau. Mougin et al. (2026) rappellent par exemple que Frank Shorter et Steve Prefontaine présentaient des VO₂max très différents — environ 71 contre 84 mL/kg/min — tout en réalisant des performances extrêmement proches sur 5 et 10 km. Cette différence considérable de capacité aérobie était probablement compensée par d’autres qualités physiologiques, notamment l’économie de course.
Cela explique aussi pourquoi certains athlètes progressent fortement sans augmentation majeure de leur VO₂max. À mesure que le niveau s’élève, les gains de performance proviennent souvent davantage d’optimisations périphériques : coût énergétique plus faible, meilleure résistance mécanique, moindre dérive physiologique à fatigue égale ou meilleure gestion des contraintes neuromusculaires.
Cette variabilité interindividuelle possède des implications très importantes dans l’entraînement.
D’abord parce qu’elle rappelle qu’un même programme ne produit jamais exactement les mêmes adaptations selon les individus. Certains athlètes répondent très fortement aux séances intensives orientées VO₂max. D’autres progressent davantage grâce au développement de l’économie, au travail de force ou à l’augmentation du volume aérobie. Deux approches différentes peuvent parfois conduire à des performances similaires via des mécanismes physiologiques distincts.
Ensuite, parce qu’elle montre les limites des comparaisons permanentes entre athlètes. Les réseaux sociaux et les plateformes d’entraînement favorisent souvent une lecture extrêmement simplifiée des performances : VO₂max affiché sur une montre, allure seuil ou puissance critique deviennent alors des marqueurs presque identitaires. Pourtant, ces indicateurs pris isolément disent finalement relativement peu de choses sur le profil physiologique global d’un athlète.
C’est particulièrement vrai en trail et sur les efforts très longs. La capacité à gérer les contraintes musculaires, à préserver son économie au fil des heures, à maintenir l’efficacité mécanique en descente ou à limiter les dérives physiologiques peut devenir aussi importante que les qualités aérobies “classiques”. Deux athlètes capables de produire la même puissance ou de tenir la même allure fraîchement peuvent voir leurs performances diverger fortement après plusieurs heures d’effort.
Cette réalité renforce l’importance du profilage individuel dans l’entraînement moderne.
L’objectif n’est pas simplement d’améliorer “tous les paramètres” simultanément, ce qui est souvent impossible à haut niveau. Il s’agit plutôt d’identifier les facteurs les plus limitants chez chaque athlète afin de construire une progression cohérente et durable. Chez certains, le développement du moteur aérobie restera prioritaire. Chez d’autres, le travail de l’économie, de la robustesse musculaire ou de la résistance à la fatigue produira probablement davantage de bénéfices.
Finalement, comprendre la performance en endurance consiste moins à chercher une formule universelle qu’à comprendre comment chaque athlète construit son propre équilibre physiologique.
6. Ce que cela change concrètement dans l’entraînement 🧑🏼🍳
Comprendre les déterminants physiologiques de la performance n’a d’intérêt que si cette compréhension permet ensuite de mieux structurer l’entraînement. Et c’est probablement là que les travaux récents autour du modèle de Joyner deviennent les plus intéressants : ils rappellent qu’une progression durable ne peut pas reposer sur une seule qualité physiologique développée de manière isolée.
Pendant longtemps, de nombreux modèles d’entraînement ont été fortement centrés sur le développement du VO₂max ou du seuil. Cette approche possède évidemment une logique physiologique solide. Mais les données actuelles montrent qu’à mesure que le niveau progresse, la performance dépend surtout de l’interaction entre plusieurs qualités complémentaires : capacité aérobie, économie du mouvement, résistance mécanique, gestion de la fatigue et capacité à préserver ces qualités au fil du temps.
Autrement dit, il ne suffit pas d’avoir un moteur puissant. Encore faut-il être capable de l’utiliser efficacement et durablement.
Cela explique pourquoi les athlètes les plus performants ne sont pas nécessairement ceux qui accumulent uniquement les séances très intensives. La construction d’une performance durable repose souvent sur une grande cohérence globale de l’entraînement : volume aérobie, travail mécanique, récupération, progressivité de charge et spécificité.
Le développement du VO₂max reste évidemment important, notamment chez les athlètes en progression ou relativement peu entraînés. Les séances à haute intensité permettent de stimuler des adaptations cardiovasculaires et périphériques majeures : augmentation du débit cardiaque, amélioration de la densité mitochondriale, développement capillaire ou encore amélioration de la capacité oxydative musculaire. Mais chez des athlètes déjà entraînés, les marges de progression deviennent plus limitées et les gains de performance proviennent souvent d’autres leviers.
L’économie de locomotion en fait partie. Les travaux récents montrent clairement que le développement de la force, de la coordination neuromusculaire et de certaines qualités mécaniques peut améliorer significativement la performance sans modification importante du VO₂max. Cela explique notamment l’intérêt croissant du travail de force chez les coureurs et traileurs d’endurance.
Mais ces adaptations nécessitent du temps.
L’économie se construit progressivement au fil des années d’entraînement, par l’accumulation de contraintes spécifiques et d’adaptations neuromusculaires fines. Cette réalité rappelle qu’il n’existe pas de raccourci durable vers la performance. Les gains rapides existent parfois, mais les adaptations les plus solides sont généralement lentes et progressives.
Les recherches récentes sur la “durability” ajoutent également une dimension particulièrement importante. Jones, dans The fourth dimension: physiological resilience as an independent determinant of endurance exercise performance (2024), propose que la capacité à maintenir ses qualités physiologiques malgré la fatigue constitue probablement un déterminant indépendant majeur de la performance.
Cette notion change profondément la manière d’aborder les sports d’endurance longue durée.
Un athlète peut présenter d’excellentes valeurs physiologiques en laboratoire mais voir ses capacités se dégrader rapidement après plusieurs heures d’effort. À l’inverse, certains profils plus “robustes” maintiennent une économie, une efficacité mécanique et une stabilité physiologique remarquables malgré l’accumulation de fatigue. En trail, en ultra-endurance ou sur marathon, cette résistance à la dégradation devient souvent déterminante.
Cela implique que l’entraînement ne doit pas uniquement chercher à développer des qualités “fraîches”, mais aussi la capacité à préserver ces qualités dans des états de fatigue avancée. Les sorties longues, les enchaînements spécifiques, le travail musculaire ou certaines stratégies de périodisation prennent alors une importance majeure.
Cette approche impose également davantage d’individualisation.
Deux athlètes présentant des performances similaires ne possèdent pas forcément les mêmes besoins d’entraînement. L’un pourra bénéficier principalement d’un développement de son moteur aérobie. L’autre progressera davantage grâce à un travail de force, une amélioration de son économie ou une meilleure gestion de charge. Chercher à appliquer les mêmes recettes à tous les profils devient rapidement contre-productif.
Enfin, ces travaux rappellent un point essentiel souvent oublié dans les approches très centrées sur la performance : la santé reste le socle de toute progression durable.
L’optimisation physiologique possède toujours un coût en termes de fatigue mécanique, métabolique et psychologique. Vouloir maximiser simultanément tous les paramètres peut rapidement conduire à une accumulation excessive de charge, à une baisse de récupération ou à une augmentation du risque de blessure. La progression en endurance repose donc autant sur la capacité à stimuler l’organisme que sur celle à préserver son intégrité à long terme.
C’est probablement l’un des enseignements les plus importants du modèle de Joyner et de ses évolutions modernes : la performance durable n’est jamais la conséquence d’un seul paramètre exceptionnel, mais le résultat d’un équilibre cohérent entre physiologie, mécanique, récupération et individualité.
Conclusion ✅
Pendant des années, la physiologie de l’endurance a parfois été résumée à quelques indicateurs devenus presque emblématiques : VO₂max, seuil ou allure spécifique. Pourtant, les travaux les plus récents montrent une réalité bien plus nuancée. La performance ne dépend jamais d’une seule qualité isolée, mais d’un équilibre complexe entre plusieurs déterminants physiologiques qui interagissent en permanence.
35 ans après la publication du modèle de Joyner, le constat reste néanmoins clair : le VO₂max demeure le principal facteur expliquant les grandes différences de niveau entre athlètes. Mais cette capacité aérobie maximale ne suffit pas à elle seule à expliquer la performance réelle. L’économie de locomotion joue également un rôle majeur, tandis que la capacité à soutenir durablement une intensité élevée doit être replacée dans un contexte physiologique beaucoup plus large que la simple notion de “seuil”.
Les recherches récentes rappellent surtout qu’il n’existe pas un modèle unique de la performance en endurance. Certains athlètes excellent grâce à un moteur physiologique exceptionnel. D’autres compensent par une économie remarquable, une grande résistance à la fatigue ou une robustesse mécanique supérieure. Deux performances similaires peuvent ainsi émerger à partir de profils physiologiques très différents.
Cette réalité change profondément la manière de concevoir l’entraînement moderne. La progression durable ne consiste plus simplement à augmenter un indicateur précis, mais à développer progressivement un ensemble cohérent de qualités complémentaires : capacité aérobie, efficacité mécanique, résistance neuromusculaire, gestion de la fatigue et capacité à préserver ces qualités au fil du temps.
C’est aussi ce qui rend l’individualisation essentielle. Comprendre le profil d’un athlète, identifier ses leviers de progression et structurer intelligemment sa charge d’entraînement devient bien plus pertinent que la recherche de méthodes universelles ou de valeurs “idéales”.
Finalement, le modèle de Joyner reste toujours aussi actuel. Non pas parce qu’il fournirait une formule magique de la performance, mais parce qu’il rappelle une idée fondamentale : en endurance, progresser durablement consiste avant tout à comprendre comment fonctionne son propre équilibre physiologique.
Points clés à retenir de cet article 💡
Le modèle de Joyner, proposé en 1991, repose sur trois grands déterminants de la performance : le VO₂max, l’économie de locomotion et la fraction soutenable de cette capacité aérobie.
Le VO₂max reste le principal facteur expliquant les différences de niveau entre athlètes, notamment dans des populations très hétérogènes.
Avoir un VO₂max élevé ne garantit pas automatiquement la performance : l’économie de course ou de pédalage joue également un rôle majeur.
L’économie de locomotion explique environ 20 à 25 % des différences de performance observées dans l’étude de Mougin et al. (2026).
Deux athlètes peuvent performer au même niveau avec des profils physiologiques très différents.
Le lactate n’est pas un déchet, mais un intermédiaire énergétique constamment produit et réutilisé par l’organisme.
Les notions de “seuil” doivent être interprétées avec prudence : elles représentent des zones physiologiques de transition et non des valeurs universelles fixes.
Chez les athlètes déjà très entraînés, les gains de performance proviennent souvent davantage d’améliorations de l’économie, de la résistance à la fatigue et de la robustesse globale que d’une hausse du VO₂max.
La capacité à préserver ses qualités physiologiques au fil des heures d’effort (“durability”) devient probablement un facteur majeur de la performance sur les efforts longs.
Une progression durable repose toujours sur un équilibre entre entraînement, récupération, individualisation et santé globale.
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